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Québec

Entrevue avec Michel Marc Bouchard pour Tom à la ferme

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par Webmestre Être le 7 janvier 2011

Dans les années 70 et 80, le Québec a vu naître une nouvelle parole théâtrale, celle des minorités. Les femmes et les homosexuels ont pris d’assaut les scènes pour porter leur discours trop longtemps réprimée. Parmi les instigateurs on trouve Michel Marc Bouchard, qui a présenté Les Feluettes en lecture publique en 1985, pièce qui a ensuite été montée par André Brassard en 1987. Vingt-cinq ans plus tard, au Théâtre d’Aujourd’hui, l’auteur présente Tom à la ferme, une pièce qui aborde une nouvelle fois ces thèmes qui lui sont chers : la campagne, l’homosexualité, la tragédie…

michelmarcbouchard

Être. Comment résumeriez-vous Tom à la ferme?
Michel Marc Bouchard. C’est l’histoire d’un jeune homme de 23 ans qui travaille dans le milieu de la publicité. Il se rend à la campagne pour assister aux funérailles de son amant, bêtement décédé dans un accident de moto. Il découvre sur place la mère et le frère du défunt qui ne l’attendaient pas du tout, pensant voir arriver… une fille. Il comprend alors qu’il a hérité d’un mensonge raconté pour dissimuler son orientation sexuelle. C’est le frère de l’amant décédé qui a organisé tout cela dans le but de protéger la mère. Et il a fermement l’intention de faire durer ce mensonge.
Je dirais que la première partie aborde le deuil. Un deuil rapidement volé à Tom, puisqu’il doit soutenir ce mensonge. Comme la nature a horreur du vide, les trois personnes en cause, frère, mère et amant, vont vivre les uns avec les autres le manque causé par le décès dans une relation tour à tour amoureuse, filiale et fraternelle. Je parle de cet état de perte de repères et, pour la première fois, je traite directement d’homophobie.
Être. Pour la première fois?
M.M.B. Oui, dans Le Chemin des Passes dangereuses, par exemple, le personnage Victor avait une certaine répulsion pour son frère homosexuel, mais il n’avait pas de mots pour l’exprimer. Avec Tom à la ferme, c’est la première fois que j’ai envie d’agir ainsi. J’ai décidé de dire l’homophobie, alors que généralement je suis discret. J’ai rarement abordé ce thème de façon claire.
Je pose aussi une réflexion sur l’amour gai. En utilisant des mécanismes qui ont pour but de se protéger, les jeunes homosexuels apprennent à mentir avant d’apprendre à aimer. Il n’y a pas meilleur menteur qu’un homosexuel. C’est une question de survie. Ensuite, bien sûr, la pièce comporte aussi une intrigue, il y a de l’humour, ce n’est pas que tragique.
Être. Dans vos pièces, on remarque que l’amour est souvent synonyme de souffrance.
M.M.B. Oui, parce qu’autrement il n’y aurait pas d’histoire. Le théâtre est un art de conflit. Techniquement, on a besoin de ce conflit. Cependant, il y a plus de violence que de souffrance dans Tom à la ferme. Il ne s’agit pas ici d’une mort volontaire et tragique. C’est un décès anodin, un accident. Par contre, le frère va utiliser la violence pour obliger Tom à prendre part au mensonge.
En fait, dans Tom à la ferme j’explore un retour certain de la violence dans l’amour entre hommes. Aujourd’hui, l’érotisme évolue toujours plus vers la violence. Il y a une fascination pour le sadomasochisme, qui devient de plus en plus sophistiqué. Ce n’est pas pour rien si le magasin Priape, par exemple, a ajouté tout un étage presque exclusivement dédié au SM. Par ailleurs, la violence est une chose très difficile à rendre au théâtre. On a même engagé un chorégraphe pour rendre convaincantes les scènes de violence.
Être. Le personnage de Tom représente-t-il lui-même cette violence et ce sadomasochisme que vous remarquez dans l’amour gai contemporain?
M.M.B. Tom apprécie cette violence dans sa relation avec le frère parce que ça devient un langage entre eux deux. Tom est perdu, il a besoin d’affection et il ne trouve que ce frère pour compenser son amour perdu. Lui-même n’incarne pas le concept de violence, mais celle-ci survient dans la relation ambiguë qui s’établit entre les deux hommes.
Être. Toujours à propos des personnages, diriez-vous, avec le recul, que certains sont récurrents dans vos pièces?
M.M.B. La mère revient souvent dans mes œuvres. Ce n’est pas volontaire. Cependant, dans Tom, elle n’est pas déterminante comme d’autres mères l’ont été auparavant, dans d’autres pièces. Oui, malgré moi, j’ai un vocabulaire dramaturgique un peu récurrent. Je n’y peux rien, je m’en rends toujours compte une fois la pièce terminée. Il y a systématiquement un personnage en quête de vérité, en plus de thèmes plus larges, comme la famille et la campagne.

Être. Diriez-vous que la violence des rapports familiaux qu’on retrouve dans vos pièces est liée à votre propre expérience?
M.M.B. Je suis très pudique par rapport aux sources de cette violence dans ma vie. Par contre, je peux vous dire que mon père était boucher et que, enfant, j’ai vécu à la campagne. Je viens d’une autre culture, une culture sans psychologie, une culture où se mêlent étrangement conservatisme, étroitesse d’esprit et grandeur d’âme. Ça explique déjà un peu mon univers. Mais je laisse les détails de ma vie à mes biographes (rires).
Être. Parlez-nous de cette campagne qui sert de toile de fond dans presque toutes vos œuvres.
M.M.B. La campagne est un espace dramatique fascinant. Aujourd’hui, pour nous, gens de la ville, ça ressemble à une jungle. C’est loin de l’image bucolique que l’on s’en fait souvent. Et ce monde devient désertique avec le déplacement constant de la jeunesse vers les grands centres.
Il ne faut pas non plus oublier que je fais du théâtre, pas du cinéma ou du documentaire.. Ce qui m’intéresse, c’est la dimension métaphorique, très présente à la campagne. Dans le vide des champs, j’arrive à retrouver une scène, un vide que je n’ai pas en ville. Ça donne des codes, des repères théâtraux très francs.
Être. Et pourquoi choisir de parler d’homosexualité dans ce contexte?
M.M.B. Il me semble ne pas y avoir de meilleur endroit pour mettre en scène l’homosexualité. Je me souviens d’être allé à un mariage, il y a quelques années, dans mon village natal. Un des habitants est venu me voir, humblement, pour me dire : « On est fiers que tu sois passé par-dessus ton handicap et que tu aies quand même réussi. Mon oncle a le même handicap que toi, et lui, il ne s’en est pas sorti. » Il y avait ma cousine qui ne pouvait pas s’empêcher de rigoler en l’entendant sans cesse répéter « handicap ». Moi-même, j’avais du mal à contenir mon fou rire. Il n’en reste pas moins que pour cet homme, sa confidence était une grande marque de respect.
Elle est aussi très révélatrice de l’homosexualité à la campagne. Beaucoup de gais sont ostracisés s’ils ne sont pas parfaits : de parfaits fils loyaux qui réussissent, des amants parfaits, des hommes parfaits qui n’ont pas l’air efféminé. C’est une pression qui crée parfois des monstres. Ce genre de réalité ne se retrouve pas de la même façon en ville. C’est bien plus difficile d’être homosexuel à la campagne. Et ce n’est pas seulement lié à la présence de la religion, c’est fondamental dans la nature de ces gens, dans la manière dont ils vivent en société.
Être. Avec Tom à la ferme, abordez-vous l’homosexualité différemment de ce que vous avez fait dans le passé?
M.M.B. Quand j’ai écrit Les Feluettes, je voulais écrire une histoire qui ne m’avait jamais été racontée. Dans Tom à la ferme, j’essaie plutôt de voir où nous en sommes dans le discours amoureux entre hommes. Si je défends l’homosexualité, c’est que je veux la représenter avec le plus d’intégrité possible, sans parti pris. Je suis absolument pour l’avancement des droits des gais, j’ai d’ailleurs été porte-parole de GRIS Montréal, je me suis impliqué dans cette cause. Dans ma dernière pièce, je traite d’homophobie, mais je n’en fais pas un procès. Elle fait partie du récit parce qu’elle est inhérente à la réalité régionale.
C’est aussi ma façon de traiter l’homosexualité. Je n’ai pas envie de m’effacer dans la masse en ressemblant à n’importe quel couple hétérosexuel. J’aime bien nos particularismes. On existe, on est partie prenante de la société et je pense que nos différences sont des richesses. Comme gai, c’est important de quitter les apparences et de s’interroger sur notre manière d’aimer, sans penser de façon édulcorée qu’on est comme tout le monde. Il y a quelque chose de particulier, de singulier, dans le fait d’être homosexuel, il y a une dimension masculine ou féminine des choses que les hétérosexuels ne connaissent pas. Ce n’est pas pareil. J’aime m’interroger là-dessus et représenter l’amour gai d’une façon peu explorée.
Être. Croyez-vous à l’efficacité du pouvoir politique pour faire changer les mentalités?
M.M.B. Oui, j’y crois profondément, c’est pourquoi je me suis tant impliqué. Nous traversons en ce moment une période vraiment triste politiquement, mais il y a une différence entre le geste politique et la politique partisane. Et je m’en voudrais de ne pas être intègre sur ma façon de représenter les homosexuels. Pour ça, il est d’une importance capitale de montrer les travers sombres ou lumineux sans prendre parti.
Être. Que pensez-vous des auteurs issus du peuple dont vous faites partie?
M.M.B. La langue est une chose tellement importante. Le théâtre québécois est influencé par le théâtre anglo-saxon dans sa reproduction de l’oralité. Nous avons la chance d’avoir des auteurs comme Serge Boucher et Michel Tremblay, qui font un véritable travail sur la langue, une langue proche de la rue.
Malheureusement, on assiste aujourd’hui à l’arrivée d’une nouvelle génération où le français est massacré (je l’appelle l’accent de Laval). Leur langue a pour particularité d’avoir un vocabulaire limité et d’être prononcée avec des sonorités anglaises. On l’entend beaucoup chez les jeunes. Cette langue appauvrie se retrouve aussi souvent chez les nouveaux dramaturges et les romanciers.
Être. Parmi vos projets en cours, il y a notamment un travail sur un fameux personnage historique, Christine de Suède…
M.M.B. Oui, c’est un gros projet avec les studios d’Ingmar Bergman. C’est Sarah Polley qui tiendra le rôle de cette reine saphique. J’ai écrit le scénario en français. Ensuite, il a été traduit par ma collaboratrice de longue date, Linda Gaboriau. Le personnage de Christine de Suède est fascinant et très complexe. Elle avait seulement 18 ans quand elle est devenue reine de Suède. Elle a abdiqué dix ans plus tard pour se convertir au catholicisme. C’était une fine stratège, mais elle avait un handicap, elle souffrait d’une luxation à l’épaule. Elle était lesbienne, elle s’habillait en homme, on l’appelait même « Madame le Roi ». C’était une pacificatrice qui a fait avancer la Suède par le développement des arts.
Ce qui m’intéresse chez elle, c’est son côté très vulgaire. Elle jure, elle crache. À cause de sa conversion, c’est une des trois femmes enterrées au Vatican. Sa tombe est juste à côté de celle de Jean-Paul II ! En 1967, le Vatican a fait ouvrir sa tombe pour vérifier si elle n’était pas hermaphrodite… La chose aurait rassuré l’Église, puisque cela aurait expliqué son amour des femmes. Malheureusement pour le Vatican, ils ont constaté qu’elle était de sexe féminin !
Tom à la ferme
De Michel Marc Bouchard
Mise en scène de Claude Poissant
Avec Évelyne Brochu, Éric Bruneau, Alexandre Landry, Lise Roy
Du 11 janvier au 5 février
Théâtre d’Aujourd’hui
Pour plus d’informations : http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/tom
Crédits photo (de gauche à droite: Alexandre Landry, Éric Bruneau, Michel Marc Bouchard): Damian Siqueiros

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