YVES ST-LAURENT
ET PIERRE BERGÉ
Par André Gagnon
On savait le maître de la haute couture Yves Saint-Laurent très malade, mais on ne se doutait guère en visitant l'exposition
que lui consacre le Musée des Beaux-Arts de Montréal le 27 mai que cette exposition deviendrait quatre jours plus tard son premier
hommage posthume. Et on ne pouvait mesurer la chance que nous avions de rencontrer Pierre Bergé, l'homme aux côtés
d'Yves Saint-Laurent depuis 50 ans, venu expressément pour nous parler de lui et de l'exposition. On lui pardonne aujourd'hui son
trop court séjour parmi nous.
Depuis sa rencontre avec Saint-Laurent, Pierre Bergé, qui est
devenu son amant et son conjoint, a toujours mis ses talents en
affaires au service du créateur et peut légitimement être tenu
largement responsable de son succès commercial. On le
connaît peu ici, mais en France, il est un milliardaire excentrique,
un homme d'affaires par la force des choses… associé à
la gauche, un proche de François Mitterand et un supporter
de Ségolène Royal, un mécène aussi qui soutient depuis plus
de 25 ans les organismes sida, les organismes gais en France.
Si on le connaît peu dans la communauté gaie de ce côté-ci
de l'Atlantique, on connaît bien le magazine gai qu'il a lancé
et soutient: Têtu.
La démarche créatrice
A l'occasion du vernissage de cette exposition, Pierre Bergé
est venu nous parler de l'homme de sa vie, de la mode, de la
haute couture et de la Fondation qu'ils ont créée, qui parraine
cette exposition. L'emphase était bien évidemment à ce
moment sur l'exposition et le mandat que s'est donné la
Fondation Pierre Bergé & Yves Saint-Laurent.
Pierre Bergé nous a expliqué, fait unique dans l'univers de
la haute couture, que par pressentiment, depuis le début de
la Maison Yves Saint-Laurent en 1962, contrairement aux
Chanel et Christian Dior, ils avaient tout conservé, des croquis
aux créations, des bons de commande aux plans de
chaque collection, ce qui permet aujourd'hui à la Fondation
avec ses quelque 5,000 vêtements, ses quelque 50,000
accessoires, de non seulement nous montrer les créations du
grand maître, mais aussi de nous les raconter. Et de nous
offrir une exposition extraordinaire de ses plus grandes créations
et de suivre le travail du créateur. Les vêtements nous
sont donc montrés tels qu'ils étaient sur le mannequin et au
jour de leur création.
'Le parfum véritable s'est évaporé. Nous
avons tenté de le garder et de l'apporter ici'
explique-t-il. Soulignant ce qui a fait la marque
d'Yves Saint-Laurent, qui en a fait un homme de
son temps, qui a su faire évoluer la haute couture
au coeur du bouleversement des années
1960 et des décennies qui ont suivi, Pierre Bergé
rappelle cette vision toute simple. 'La mode
n'existe pas pour faire plaisir aux couturiers, pour
faire plaisir à ses fantasmes, mais plutôt aux fantasmes
des autres.'
C'est ce qui a guidé Saint-Laurent vers une
mode et un prêt-à-porter qui réponde à la nouvelle
place de la femme dans notre société,
plus une femme-objet, mais une femme présente
dans l'espace public, dans les lieux de
pouvoir. Une femme qui ne joue plus un rôle de
figuration, mais qui prend une part active dans
la société. Pas étonnant que son style ait été
marqué par la fusion du féminin et du masculin,
particulièrement manifeste quand il a inventé
le smoking au féminin qui avait fait scandale
dans les milieux conservateurs.
'Nous sommes d'un temps qui accompagnent
les femmes actives, pas les femmes qui
rêvent, mais celles qui ont besoin de s'habiller.
Le temps de la mode, ce n'est pas le temps de
la vie. Et la vie va plus vite aujourd'hui. C'est en
s'adaptant à cette réalité que la mode
va survivre.' Soutient Bergé.
Le management au service de la
création
A propos de la mode et des pressions
qu'elle subit à l'heure de la mondialisation,
Pierre Bergé lève le voile sur ce
qui a amené le grand maître à se retirer en
2002 à l'aube du 40e anniversaire de la
création de sa maison.
'Entre Yves Saint-Laurent et la mode, il y a eu
une histoire d'amour. Et comme dans toutes les
histoires d'amour, il faut un jour se séparer.
Parfois c'est un seul qui le décide, parfois les
deux et on peut décider de se séparer et être
très malheureux. C'est ce qui est arrivé à Yves
Saint-Laurent. Dans sa relation avec la mode, il
a compris que cette histoire ne voulait plus rien
dire. Le vêtement n'est pas fait pour être
regardé, mais pour être porté. Les robes ne veulent
plus dire grand-chose dans le monde où
nous vivons. Et Yves Saint-Laurent était en désaccord
complet avec cela. Il s'est donc séparé
à l'amiable d'avec la mode. La mode doit traduire
de façon réelle et juste notre temps. La
mode se conjugue au présent.' Explique-t-il.
'Aujourd'hui la mode appartient aux financiers
et il ne faut pas compter sur les financiers pour
des idées altruistes. C'est une illusion de penser
qu'ils peuvent faire autre chose que de vendre
du parfum ,des cravates et des lunettes de
soleil'
A la différence, il témoigne de la dynamique
qui existait entre les deux hommes :
'Entre son bureau et le mien, il y avait une
frontière qui n'a jamais été franchie. Il n'est
jamais venu me demander quoi que ce soit au
niveau financier et je ne suis jamais intervenu
pour limiter sa création. Je le pensais peut-être,
mais je ne lui ai jamais dit. Yves Saint-Laurent
avait du génie, je n'ai fait que l'aider, je me suis
mis à la disposition de son talent. Nous avons
plié le management à la création et nous
avons été les seuls à faire ça. Le plus important,
ce n'était pas de gagner de l'argent, mais de
permettre à la création d'exister. Nous n'étions
pas mus par l'argent. On m'a souvent demandé
ce qu'il aurait été s'il ne m'avait pas rencontré,
et moi je suis profondément convaincu que
vous sauriez aujourd'hui qui est Yves Saint-
Laurent s'il ne m'avait pas rencontré.'
En entrevue, il va plus loin et me confie : 'Les
hommes d'affaires ne m'intéressent pas; je suis
un homme d'affaires atypique qu'à cause
d'Yves Saint-Laurent.'
L'implication sociale
Ce qui m'entraîne inévitablement à lui parler
des causes qu'il soutient et qui sont aussi la marque
de cette fondation et de son implication
sociale.
Ouvertement homosexuel, il fut tout naturel
pour le conjoint d'Yves Saint-Laurent d'appuyer
dès les premiers jours, dès 1982, les organismes
sida naissants en France comme Arcat Sida, et
depuis 1994 Sidaction. 'Ca allait de soi' affirmet-
il sans le moindre détour. Pas question ici de
marketing.
Idem pour le magazine Têtu dont il est le
mécène depuis 10 ans et où il a beaucoup
investi et investit toujours. 'Comme homosexuel,
il est normal que je sois aux côtés des gens de
cette communauté'.
Aux côtés, mais sans perdre son
sens critique et prendre la langue de bois.
Homme de gauche, il n'en reconnaît pas
moins les avancées réalisées en France pour les
gais et lesbiennes sous des gouvernements de
droite. 'On a fait beaucoup de progrès en
France, même sous des gouvernements de
droite. Avec le PACS par exemple.
J'ai des difficultés avec beaucoup d'homosexuels
aujourd'hui qui veulent le mariage et qui
veulent plus de droits que ce qu'on a avec le
PACS. Moi, ça m'est égal. Si on me demande
de signer une pétition, je la signerai probablement,
mais je ne ferai pas partie de cette lutte.
Moi, je suis pour l'abolition du mariage; je ne
comprends pas pourquoi on revendique cet
acte bourgeois et démodé!' affirme-t-il sans
détour.
Et à l'écouter depuis une demi-heure, je suis
encore plus convaincu que l'amour n'a rien à
voir avec le mariage. Pierre Bergé parle de
façon éloquente d'amours qui ont traversé le
temps et qui lui survivront sans contrat de
mariage, et dont cette exposition et cette fondation
témoignent.